Claustro à Marrakech

A Claude Kayat (pour son roman La synagogue de Sfax et les autres)

dimanche 10 juin 2007

La médina

Le taxi nous dépose moi et ma valise rouge sur une place,

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non ce n’est pas une place c’est un endroit où se garent les taxis qui jamais n’iront plus loin, des ânes et des charrettes, un lieu de passage car le chauffeur déguerpit dès qu’il voit arriver une foultitude de gamins prêts à trainer ma valise et moi dessus vers ailleurs ou nulle part, mais contre rétribution en euros. Vaseuse mais consciente, je chante en hurlant : Non ! Je n’ai besoin de personne en valise Françaisconne ! Ils décampent. Serrant ma valise entre mes cuisses musclées,

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je parcours le plan que l’agence m’a fourni et le suis :

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Prendre la rue en face, tourner à droite, puis à gauche, m’orienter vers l’école coranique (la Médersa Ben Youssef, plus tard je comprendrais que cet endroit abritait dans des cellules spartiates, 900 gentils enfants tous bien éduqués à la mode islamique.) Refuser les

miasmes des tanneurs,

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puis en oblique à gauche, parcourir en se tenant à droite car les vélos et les ânes ont la priorité,

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trouver une fontaine décorée de carrelages, puis oser entrer dans une impasse ou Derb, porte en briques bien jolie pour les touristes mais terrifiante pour l’usager, dépourvue de lumière, frôler des mâles que leurs vélos intéressent bien plus que moi, face au mur du fond, une porte vermoulue et une serrure sortie du moyen âge. Suis-je à la bonne adresse ? Je toque. Oui, elle est là, la française avec un sourire large comme la Loire et tout prévu pour moi sauf qu’elle ne m’attendait que le lendemain, mais elle va me laisser sa chambre, la meilleure du Riyad, avec un miroir en pied, comme dans les studios de cinéma de Ouarzazate. Elle a bien investi ses économies de fonctionnaire au fin fond de la Médina, bien fait travailler les artisans du lieu, qui jamais n’exécutaient ce qu’elle demandait, mais s’excusaient gentiment. Une équipe avait passé un superbe tadelakt au sol du patio, l’équipe électricienne produisit ensuite, en posant ses échelles, de gros trous dans le sol. Tout était à refaire. La maîtresse d’œuvre aurait dû établir un planning dans lequel les ouvriers ne se marchaient pas sur les babouches. Je ne saurai la dénigrer car perdue en ce labyrinthe, je vais paniquer dès le lever du soleil si elle n’est pas là.

Le bracelet

Elle est là sous la forme d’une gentille berbère qui me sert un bon petit déjeuner sur le toit, pain délicieux, miel, thé à la menthe. Les autres terrasses étaient toutes embrouillées d’ordures, il semblerait qu’ainsi ordures sur ordures on puisse bâtir des niveaux à peu de frais. Des gens, bien intentionnés, m’ont conseillée d’aller à la place Djemaa el Fna le soir, « la bouffe est bonne et pas chère et l’animation gratuite », « Il te faudra passer par le souk, et dans le souk ma mère ! »,dit la petite nettoyeuse, embauchée à peu de frais mais serviable,

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« Il te faudra tracer large « (elle avait fait l’école des cités dans le 9 3.) « car le danger rôde » Armée de mon parapluie anglais, de mon chapeau costaricain, je fendis la foule passagère, ne me laissa point abuser par les rabatteurs de boutiques, en toute aisance car toute cette marchandise ne valait pas les bazars turcs où j’avais trouvé ce bracelet qui me tient à cœur et au poignet droit. Dédaignant les sacs en cuir, et les bijoux en or, j’aurai bien acheté un plat à couscous pour ma fille, mais le vendeur marchandait, et moi je déteste ça. Et pourtant dans ma famille on n’achetait rien sans avoir un petit peu réduit le prix en honneur du marchand, qui le valait bien. Je cachais mon avant bras avec le bracelet et réglais la somme demandée pour le plat. Sur la place, j’osais goûter des escargots aux épices,

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je savais que le lendemain j’aurai la chiasse. Il est étonnant de noter que cette toute petite coquille contient une molle bestiole grosse comme un camion ! Je m’aventurais vers les charmeurs de serpents, là je voulais frapper fort. J’avais connu ce spectacle inique en Inde où l‘animal, soi-disant sacré, est vendu en spectacle. Un cobra, forcé par son mentor de se lever pour la photo payante, me fixa de son œil en colère comme en attente.

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La musique énervante et répétitive ajoutée à ma colère provoqua en moi un regain d’agressivité. On me proposa de prendre en main un reptile inoffensif, je les pris tous ensemble, du plus petit au plus grand, la foule terrorisée applaudit, idiote.

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Le sirocco se leva, les toiles de tente vacillèrent, les chapeaux rouges des porteurs d’eau s’envolèrent, le plus vieux sonna de sa cloche sans résultat, les djinns étaient passé par là, les femmes rajustaient leurs foulards, les touristes courraient après leurs souvenirs, la tornade de sable me souleva, moi et les reptiles attachés à mon cou. Je me retrouvais dans un nid de cigogne à l’entrée de la casbah proche du palais Royal, bracelet au poignet, couverte de plumes. Les reptiles s’en étaient allés envahir librement les habitats humains. Ils auront fort à faire avec les chats de Marrakech, pas moins de deux par habitat, « à cause des souris » disent-ils, pour s’excuser de les aimer tant, ces chats qui en grosse majorité sont bicolores, ou tricolores dans ce cas ce sont les femelles qui dominent car ce gène est typiquement féminin. Je m’égare, j’attends que le roi d’à côté intervienne pour me sauver la mise. Ce jeunot bien intentionné, moderniste, mais dont les bonnes pensées ne savent endiguer ni l’analphabétisme des jeunes, ni la fuite des plus grands vers l’Europe. Un sbire rougeaud et armé hurla des mots en arabe. La cigogne, qui m’avait veillée, s’envola, tel un ange. On plaça une échelle contre le mur, je compris qu’on m’intimait de descendre, car vraiment il n’est pas séant pour une touriste de pieuter en nid de cigogne sacrée. En me levant, je sentis sur mon pied un objet métallique, une étoile de David accrochée à mon auriculaire, celui qui voit partout, sinon il ne sert à rien. Au sol, je remerciais le sbire en expliquant « le vent des sables était si fort…les sons de la place si térébrants, j’ai juste entendu les cigognes gentilles … moi fatiguée, me suis laissée aller »

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Le gros en sueur me dit : « Bon ça va pour cette fois, mais qu’on ne vous y reprenne pas ! » (Paroles souvent entendues en 9-3) Des fois que ça me reprenne de nicher !

Le Mellah

Mon instinct, antique et néanmoins fatidique, m’indiqua de m’orienter vers l’ancien quartier juif « le Mellah », je pris un Petit taxi qui me laissa aux abords de la rue Hay salam, puis de discussion en controverse, un gentil me conduisit vers le cimetière juif. Petites maisons blanches ornées de niches propices aux bougies. Je montrai à mon guide la croix attachée à mon doigt de pied. Il dit en reculant de deux pas : « Excusez moi madame, ce signe, ne me concerne pas, retournez à vos origines ! »
- Mais ce signe vous concerne aussi, c’est le symbole de l’union de la terre et du ciel, de l’homme et de la femme, en quoi vous fait-il peur ? Il fila.

Perdue, je me retrouvai devant une boutique, parmi les chandeliers, je vis une boîte en argent joliment gravée destinée à préserver des textes religieux, cela fera un super cadeau de fin d’année, songeais-je.

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Il me fallait marchander dur, la pièce me semblait rare et chère. J’argumentais : temple détruit par les babyloniens, immigration au Maroc en 586 avant le crucifié, ancêtres expulsés d’Espagne à cause d’une folle catholique, ne reste plus que 250 juifs pratiquants en la ville, tous objets perdus lors de la diaspora, parenté disparue dans les chambres à gaz, antisionisme de droite, insultes, ah ma mère les insultes c’est à n’y pas croire ! Puis, de guerre lasse, j’orientais lestement mon mollet vers le sol et il vit la croix et me laissa partir avec la boîte antique sans rien à payer, pourtant il était juif. Il héla une charrette tirée par un âne pour qu’elle m’amène à la place nourricière mon riad dans la Médina. Là, devant la porte, je proposai à l’âne, de passer la nuit, en toute amitié, dans ma chambre, où logeaient déjà 3 chats et une cigogne, c’est tout dire si la logeuse française était libertaire. Puis somnolente je demandais aux autres : c’est quoi les zelliges ?

Les zelliges

Au matin, je regardais mon pied, l’auriculaire avait doublé de volume, Je me trainais, gauche, droite, gauche vers le souk aux épices place Rahba-Kedima, ancien marché aux esclaves, je sens que l’âme de l’âne me suit et me pousse du museau vers une échoppe toute embarrassée de bocaux emplis de plantes miraculeuses qui font pousser les cheveux et relever la tête aux membres vermoulus.

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Devant un petit caméléon intrigué,

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j’exposai mon pied au marchand : Il hurla : « Honte à moi si je vous soigne, vous êtes marquée du signe des anciens ». Comme j’insistais en le menaçant de non assistance à personne en danger au nom de la convention de Genève, il me donna une mixture verte que je devais appliquer sur mon orteil et sur mon front, et en cas de mal de tête me faire rapatrier. Profitant de l’aubaine je lui demandais d’ajouter un sachet de Ras el hanout (en bon français : « tête de gondole ») pour le couscous et de me servir un thé à la menthe bien sucré des fois qu’il m’advint un malaise en son échoppe, qui serait très mal vu par le nouveau service du tourisme marocain, qui de sa haute institution protège le touriste où qu’il se trouve, juré craché. Epuisée, je tentais de regagner ma niche en marmonnant « Maison, maison ».

C’était l’heure de la sieste, les ruelles vidées des murmures habituels « ghouzel ou ghzala » destinés aux jeunes. La réelle gazelle n’existe pas en la médina. Juste pour dire que des fois les hommes imaginent les femmes telles qu’elles ne sont pas.

Je parcourais tranquille le labyrinthe de la médina, quand un scooter inattendu me propulsa bille en tête contre une fontaine au mur carrelé. Le vent du sud tout chargé de sable me dit : C’est ça les zelliges.

Assumer ses rêves et ceux des autres

Je me souvins d’avoir rêvé d’azuléjos protégeant un parchemin sous l’eau d’un bassin et au réveil trouvais dans ma poche un morceau de carrelage épais bleu, rouge, noir et gris qui représentait une étoile. Et constatais, ceignant mon crâne, un bandage taché de sang.

Un camarade berbère jugeant mon état peu propice aux longs pèlerinages, me proposa de me faire visiter, à quelques pas, la koubba el Ba’adiyn datant du XII dont la coupole est le sommet de l’art musulman.

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Moi, des sommets j’en avais vu d’autres au Népal et au Pérou et des coupoles inoubliables à Istanbul. Bien lui en pris car, en ce bassin aux ablutions d’une mosquée primitive, je pensais trouver une solution antique à mon problème de pied. Un passant en burnous blanc et courte barbe me fixa : perdez pas votre temps en ce lieu, les djinns ne sont plus là, faites donc quelques pas avec moi vers la Médersa ben Youssef, en cet endroit de méditation, votre solution sera trouvée. Mon guide berbère lâcha l’affaire et me dit : à plus au Riad si vous le voulez bien.

L’école coranique est un superbe exemple d’architecture, large cour centrale décorée de stuc,

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zelliges colorées et plafond en bois de cèdre sculpté,

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les touristes en shorts se font « Coucou » d’une fenêtre à l’autre.

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Après m’avoir fait visiter les cellules quasi carcérales des étudiants, l’homme au burnous ouvrit à l’aide d’une longue clef une chambre secrète, un lit confortable y était dressé, des commodités dignes d’un Novotel m’accueillaient. Il me poussa en ce lieu tout en me prévenant que j’aurai à manger 3 fois par jour et ne sortirai qu’en ayant expulsé les diables qui encombrent mon âme. Le tour de clef fit schlak !

Rien ne sert de se battre contre autrui, quand on est en guerre avec soi même.

En ce lieu de tranquillité, à peine une alouette chantait en ma lucarne. Après moult révoltes qui telles bougies mouillées disparurent dans le sol, je pris le parti de me débarrasser de tout, mon individualité, mon égo, mon passé, mes ancêtres banis, mon chapeau, mon châle, mes chaussures et à la fin mon bracelet honteux.

D’un coup de langue, j’effaçais de mon avant bras le numéro du portable d’Hitler qui m’inscrivaient d’office en une lignée prédestinée souffrante.

Alors je vis mon auriculaire, redevenu normal, rejeter la croix de David. Je la rattrapais vite fait pour qu’elle ne tombe pas dans l’égout communautaire et la rajoutais à mon cou, à la chaine des âmes qui comporte un ours zuni, un loup Hopi, une baleine, un orque Aïda, et un vadjra tibétain.

La porte s’ouvrit d’un coup.

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Le gardien, surpris, s’exclama : Vous êtes libre, vous n’avez même pas eu le temps de goûter la pastilla au pigeon. Je répliquais : Moi Monsieur, manger du pigeon, c’est dévorer mes enfants et la poudre que vous dispersez dessus la pastilla ressemble plus à de la cocaïne qu’au sucre glace !

Je proposais à cet être mal dégrossi de la pesanteur de sa tradition de venir en ma banlieue. Mais lui conseillais avant de partir en terre étrangère, de parcourir le souk à la recherche d’une petite, mais sublime, librairie intitulée « la Fnaque » pour éviter les embrouilles,

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vous y trouverez certainement un Guide du routard spécial Montreuil sous bois.

Je vous ferai goûter de mon couscous berbéro juif, il y aura nos camarades maliens, un âne, des chats bizarres, des chiens moroses, et une cigogne si elle est de passage. Et Brassens s’il le veut bien.

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